Littérature Les poètes: Une race de créateurs en voie de disparition au Bénin
Eric Hector Hounkpè fait partie de ceux qui oeuvrent pour la volorisation de la poésie
Simples observateurs et spécialistes des lettres s'accordent sur deux choses en parlant du processus littéraire au Bénin. La première, est que le décor littéraire au Bénin a été planté par les prosateurs (romanciers et essayistes). Ils en ont été les seuls maîtres et les seuls acteurs, jusqu'aux indépendances, dans les années soixante. La deuxième chose qui fait unanimité aussi, c'est que le Bénin n'a connu le boum de la poésie qu'entre 1960 et 1972. Depuis c'est la grande traversée du désert pour les poètes béninois.
Date de publication :
08-02-2010
Auteur(s) / source :
Jean-Euloge Gbaguidi Enseignant à l'Uac – Producteur de l'émission Culturème
Déjà trente ans que dure la crise de la production littéraire et artistique au Bénin. Trente ans que la poésie est agonisante. Aucun auteur nouveau ne s'impose dans le monde littéraire. Et de moins en moins la poésie, même des "anciens" a une visibilité sur le marché littéraire. Les semences de poètes tombentelles sur des sols arides? Ou attendent- elles plutôt une terre mise en jachère ? Dans ce cas, pour combien de temps encore? Est-on tenté de se demander.
Toujours est que, l'absence des poètes et de la poésie sur le marché béninois crève l'oeil. Quelques librairies constituent le marché du livre au Bénin. Toutes concentrées à Cotonou, elles sont surtout le réceptacle des productions littéraires et de matériels didactiques et pédagogiques étrangers. Quelques fois, on y voit des auteurs béninois considérés à juste titre comme des classiques nationaux: des romanciers, des auteurs dramatiques, des essayistes et des poètes. Les jeunes auteurs sont des "cheveux" à rechercher dans une botte de foin...
La poésie n'a pas que déserté les rayons des librairies au Bénin. Elle a déserté aussi le forum des médias. Point de revue littéraire, donc spécialisée pour consacrer des pages à cet art. Point d'intérêt pour la chose littéraire des journaux d'information générale. Les radios, nombreuses ces derniers temps grâce à la démonopolisation des ondes, sont plutôt des débits de musique, dont raffole la jeunesse béninoise, audimat oblige! Cette réflexion reste valable pour la télévision, tant privée que publique. Une sorte de complot du silence! Une lueur encore timide vient des établissements d'enseignement secondaire privés qui créent et animent des revues qui essaient de susciter des vocations et de révéler les talents.
En quatre ans de production, ''Culturème'', l'émission culturelle de la télévision nationale a reçu environ quatre-vingts créateurs d'oeuvre de l'esprit, dont soixantedix auteurs, écrivains et chercheurs universitaires confondus. Au nombre de ceux-ci seuls quatre poètes y figurent dont une Congolaise, une Antillaise. Sur deux Béninois reçus, seul un a été édité et ce, après dix ans de recherche d'aide. Le second "poète" reçu avec ses manuscrits, attend toujours le miracle pour se faire enfin édité. Telle est la dure et triste réalité de l'état de la poésie et du poète au Bénin. Prendre conscience de l'état de la poésie et s'interroger sur les causes de l'agonie de cet art est une nécessité intellectuelle avant d'être politique. De nos multiples conversations et rencontres, nous avons eu quelques pistes de réflexions susceptibles de nous éclairer sur certains facteurs qui peuvent expliquer cet état de chose; il s’agit en particulier des préjugés. Les rares Béninois qui créent, qui publient s'adonnent volontiers au genre romanesque où ils prétendent être plus à leur aise. On en déduira, qu'ils sont beaucoup moins à l'aise dans la création des oeuvres de poésie. En effet, pour nombre de jeunes béninois rencontrés, un poète est avant tout un génie, un être hors du commun, un illuminé, une sorte de Moïse ayant pour mission de recevoir des messages divins des mondes supérieurs pour les mortels d'ici-bas. L'image du poète n'est donc pas banale. C'est une image noble, très valorisante. On en a conscience. Hautement d'ailleurs. Le paradoxe vient du fait que cette image bien que valorisante est loin être existante, stimulante. Elle devient écrasante, paralysante et n'entraîne que répulsion. C'est à croire que la jeune génération de poètes se refuse d'assumer une si lourde responsabilité, disons sociale. Certes une certaine classification traditionnelle des arts place la poésie dans la catégorie des arts rythmiques au même titre que la danse et la musique. Alors si tant est que la poésie révèle du domaine de l'art, elle est donc avant tout du monde des émotions, et de l'imagination créatrice. Elle est l'expression d'une expérience rigoureusement intime, profonde donc personnelle. Elle est sensibilité, expressivité, sincérité, pureté et surtout liberté.